BIO
Dix ans
au service de la France et de l’OTAN…
Autobiographie d’un bidasse devenu sous-officier de l’Armée de Terre.
Avertissement
A plus de cinquante ans, la mémoire commence parfois à faire défaut. En rédigeant cette partie de ma vie, j’ai donc préféré ne nommer personne, par oubli sans doute mais aussi de peur d’écorcher un nom ou d’oublier quelqu’un. La majorité des noms des personnages cités ici seront donc imaginés… ou non.
Concernant les lieux et les dates, ils seront justes, à quelques mois près cependant pour certaines périodes. Quant aux matériels mentionnés, je m’efforcerai de respecter leur dénomination (qu’elle soit militaire ou d’équivalence civile) en espérant raviver quelques souvenirs d’anciens appelés ou engagés ayant servi dans le Génie Militaire.
Il va sans dire qu’en rédigeant cette parcelle de ma vie, on se rendra compte de mes opinions, de mes idées et de mon penchant altruiste, n’en déplaisent à certains qui ont eu une idée arrêtée sur ma personne.
Alors, rassemblement, garde-à-vous et fissa !
Chapitre 1
F.F.A.
Je viens d’avoir mon Baccalauréat F1, nommé à l’époque : construction mécanique, sans mention mais avec un 19,5 sur 20 en dessin industriel. Je manie la table à dessin, le calque et le Rotring à merveille. C’est sans doute grâce à un professeur qui a su partager sa passion pour le dessin technique. J’en suis convaincu. D’ailleurs, cette épreuve du Bac, d’une durée de 6 heures, a été expédiée en moins de 5 heures. Ce qui m’a permis d’aider quelques camarades de classe en catimini… Ma carrière semblait donc toute tracée pour devenir dessinateur industriel chez un constructeur automobile au logo en forme de losange. Je rêve, à cette époque, de dessiner les voitures de demain et l’un de mes oncles, cadre chez ce même constructeur automobile basé à Seclin, m’y encourage fortement et est prêt à user de ses relations pour m’y embaucher, dès que je me retrouverai sur le marché du travail.
On est en 1987, j’ai 20 ans et j’ai bénéficié du report d’incorporation pour obtenir ce Bac ! Merci maman qui a fait les démarches dans ce sens en espérant voir son fils faire des études et, surtout, ne pas se retrouver à tirer du charbon à 500 mètres de profondeur comme mon père. Je suis originaire du bassin minier dans le nord de la France et j’étais destiné à suivre la carrière de galibot de mon père, de mon grand-père, de mon arrière-grand… Cela dit, même sans études techniques, le destin ne m’aurait pas rattrapé car quelques années plus tard, les mines de charbon fermeront les unes après les autres !
Une petite parenthèse s’impose donc après ce détail généalogique. Je suis bel et bien originaire du « Nord », comme on dit. Ma jeunesse dans les corons a été certainement plus intense que celle d’un Dany Boon ou qu’une Chantal Latsou. J’y suis né et j’y ai vécu 20 ans sans trop m’en éloigner. J’ai connu le livreur de charbon et son camion à benne compartimentée qui bennait sa tonne de minerai noir sur le trottoir. Du charbon gratuit pour les mineurs qu’on déversait à la pelle par le trou de la cave donnant sur la rue. Le livreur du combo bière-pinard-limonade qui déposait sa cargaison de caisses en bois sur le pas de la porte, tous les mardis, en échange des bouteilles vides. Les cris des voisins, les rires des copains, le bruit des mobylettes dans les jardins ouvriers, les soirées au bout du jardin avec les voisins à refaire le monde, sans oublier les centaines de pigeons dans le ciel des mineurs retraités, devenus colombophiles par défaut.
Ma vie dans les corons, je l’ai aimé, j’y ai appris à vivre, j’y ai découvert l’amour, les copains sur la place de la cité numéro 4 où l’on dépensé 1 ou 2 francs à la ducasse, dans la cité HLM « La République » avec Mohamed, Nordid ou Jean-Pierre. A cette époque, on écoutait du hard et du métal et, surtout, on rigolait et on buvait des coups avec Moktar, Reynald et Francis ! Le mot intégration ne faisait pas partie du vocabulaire des politiciens et des associations communautaristes… Le vivre ensemble était vrai et palpable, sans devoir être justifié.
Des années à découvrir le monde, avec en musique de fond Higway to Hell ou Smoke on The Water. A faire « cul-sec » en moins de 4 secondes d’une Kro réchauffée. A rouler en « mob » sans casque et à rembobiner les cassettes audios avec un stylo Bic. Les années 80 !
Et puis, un matin, ce qui devait arriver arriva… La lettre d’incorporation dans la boîte aux lettres. Ou plutôt, qui tombe sur le carrelage toujours propre du salon, après avoir été glissée par le facteur aux joues rubicondes dans la fente « Lettres » de la porte d’entrée.
Je m’étais préparé à faire mon service militaire. Issu d’une grande famille, j’ai la chance d’avoir beaucoup de cousins plus âgés que moi qui sont passés par cette case obligatoire. On m’a préparé à être considéré comme de la chair à canon, à nettoyer les gogues et à marcher des kilomètres pour rien… Bref, une formalité de 12 mois d’après mes cousins conseillers.
Mais à l’ouverture de la lettre, nous sommes surtout restés perplexes, mes parents et moi sur le lieu d’affectation. Incorporé à Spire ? On avait beau chercher dans l’encyclopédie et dans le dictionnaire, cette ville ne figurait pas sur la carte de France… Pire, la date du 10 octobre 1987 arrivait à grands pas. Il me restait tout au plus 2 ou 3 mois pour me faire à l’idée que je partais faire mon service militaire… en Allemagne ! Plus précisément à Speyer… dans le Génie. Une composante qui m’était totalement inconnue, comme cette ville outre-Rhin d’ailleurs.
J’apprendrai bien plus tard que 75% des appelés incorporés en Allemagne venaient du Nord de la France et du grand Est, le reliquat provenant d’Ile de France et d’autres régions, DOM-TOM compris.
Finies les sorties du samedi soir à « la souricière » de Hénin-Beaumont, un bistro où le garage était transformé en discothèque et où hard-rock et Kriek faisaient bon ménage. Terminées les virées sur la Côte d’Opale en stop ou en train sans billet pour un rassemblement de métalleux. Au garage, ma 103 Peugeot customisée avec l’aide de mes potes. L’État m’a désigné pour le servir et le défendre Outre-Rhin. On est toujours en Guerre Froide.
Direction le Mammouth de Liévin pour composer mon nécessaire de jeune incorporé, avec brosse à dents, rasoirs, mouchoirs, change et papier toilette… Le tout dans un sac de voyage spécialement acheté pour l’occasion. On dépense sans compter dans les corons quand il s’agit d’envoyer le fils au service !
Le départ est prévu pour le mardi 10 octobre 1987, mes parents me laisseront la maison pour accueillir quelques potes le samedi soir, une sorte d’adieu désespéré. « Oh m… tu vas faire l’armée !!! T’as vraiment pas de chance, toi qui est anti-militariste !!!»
Un pack de bières et quelques cigarettes mal roulées me laisseront un souvenir brumeux.
Réveil !
Mardi matin, 5 heures. Mon sac est déjà préparé, on est prévoyant dans les corons. Le petit-déjeuner est également prêt, mon « casse-croûte » aussi pour affronter les quelques heures de train jusqu’en Allemagne. Démarrage de la Super 5 et en route pour la gare de Lens afin d’attraper le train de ma destinée. Le quai est désert, hormis quelques jeunes hommes mal réveillés comme moi. Le train nous attend depuis des lustres sans doute. Un vieux Corail de l’Armée couleur kaki délavé. Ce n’est pas la peine de chercher les premières classes, il en est dépourvu.
Un dernier baiser à nos mamans (les mineurs sont déjà au fond de la mine à cette heure-là) et nous embarquons, fébriles. On se met à la fenêtre de la voiture sans chercher une place et on attend le coup de sifflet du chef de gare. Le train bougera quelques minutes plus tard, le temps pour les quelques conscrits de voir les larmes de leurs parents sur le quai.
Destination l’Allemagne en faisant d’innombrables haltes dans presque chaque patelin, chaque gare de France.
Nous sommes 8 dans le compartiment. Pas un mot, pas un regard. Le paysage défile, monotone, gris, froid.
6 heures plus tard environ, nous faisons une halte à Metz ! Le temps de rejoindre une caserne où un premier tri sera effectué. Ceux qui restent dans l’Est de la France, et nous qui sommes désignés pour embarquer dans un second train. On emmène avec nous des dizaines de malchanceux pour la République Fédérale d’Allemagne. A partir de ce moment, interdiction de descendre du train pendant les arrêts, quelques militaires engagés veillent à la discipline dans le couloir et sur chaque quai quand le train s’arrêtera.
En milieu d’après-midi, nous arrivons à la frontière à Forbach. Le temps s’arrête littéralement, on n’a toujours pas décroché un mot dans le vieux compartiment. On attend. Les trains militaires ne sont vraiment pas prioritaires sur le réseau SNCF.
Heureusement, nos organisateurs ont prévu un peu d’animation. La Polizei, accompagnée de ses bergers allemands, nous rendent visite pour vérifier nos sacs, faire renifler le compartiment, contrôler nos papiers et nos ordres d’incorporation. La routine pour eux, un premier traumatisme pour certains d’entre nous : La France nous envoie la défendre et on nous prend pour des clandestins ou des envahisseurs. Va comprendre.
La grisaille de Forbach s’éloigne enfin et le voyage reprend au ralenti avec des arrêts toujours aussi nombreux pour laisser passer les trains de la Deutsche Bahn. Et puis, il faut aussi déposer quelques appelés à Neustadt ou je ne sais plus dans quelle ville se terminant par « stadt ».
Les voyages forment la jeunesse, paraît-il. J’ai dû gagner 25 ans ce jour-là! Au bout du compte, les langues se délient enfin, on papote, on compare nos ordres d’incorporation et on espère se retrouver dans la même caserne. Nous ne sommes plus que 4 ou 5 dans le compartiment. On peut étirer nos jambes.
Il doit être 22h00 ou 23h00 et toujours pas de terminus en vue. On y croie. Spire, d’après la carte du dictionnaire n’est pas en Allemagne de l’Est, ni dans la banlieue de Moscou ! Elle est bien au bord du Rhin.
Minuit sans doute. Le train s’arrête une dernière fois. On l’espère en tout cas, on n’a plus de cigarettes, plus rien à manger, mal au dos, aux jambes, aux oreilles.
Le train ne repart pas et on voit enfin le panneau sur le quai : Speyer am Rhein. Spire sur le Rhin pour les francophones, petite commune de 44 000 âmes, au bord du grand fleuve frontière.
Embarquez !
Des cris et des ordres remplacent le bruit régulier des rails. Mais entre nous, quel plaisir de descendre de ce train d’enfer. Un voyage de 18 heures pour faire 6 ou 700 km. Un record de lenteur qui devrait figurer dans le Guinness Book ! Il fait froid, la nuit est tombée sur le Rhin depuis longtemps et seuls les lampadaires de la gare nous éclairent, mais nous sommes soulagés de pouvoir marcher sur la terre ferme et stable, contrairement au plancher du Corail. Finis les balancements, les arrêts brutaux, les redémarrages brusques. De l’air !
Oui mais. Il y a toujours un « mais ». C’est sans compter sur le comité d’accueil préparé et motivé à accueillir les jeunes recrues. J’en parle en connaissance de cause car je ferai partie de ce comité à 1 ou 2 reprises.
Dans mon souvenir, je n’ai jamais entendu des personnes crier aussi fort pour se faire obéir. Autant d’énergie pour nous demander de nous regrouper à l’arrière des camions stationnés sur le parvis de la gare. Notre soulagement a vite été dissipé, le temps de prendre nos sacs sur l’épaule et d’obéir aveuglément.
Aveuglément est le terme exact et se confirmera à partir de cet instant jusqu’à la fin de mes classes qui dureront 2 mois.
Bienvenue en zone d’occupation ! Embarquez dans le camion !
Pour celles et ceux qui ne connaissent pas les véhicules de transport de l’Armée de Terre des années 80 en Allemagne, c’est relativement simple. Imaginez un tas de ferraille monté sur 6 roues motrices avec une bâche par-dessus. Vous obtenez un Berliez GBC 8 KT. Le véhicule de transport tout-terrain qui peut rouler avec n’importe quel carburant, même de la gniole d’après la légende !
Je pourrai vous faire sa présentation comme la Safrane du film « la cité de la peur » tellement je l’ai pratiqué. Sièges en skaï à l’avant, chauffage en cabine même quand celui-ci est éteint, toit panoramique de série, bancs non rembourrés à l’arrière, échappement libre, etc. Mais pour cette première virée, à la sortie de la gare, notre baptême en camion sera légèrement éprouvant, voire très éprouvant.
Eh oui, les conducteurs réquisitionnés pour conduire ces engins d’un autre âge, sont généralement choisis parmi les appelés « libérables ». Une espèce de récompense attribuée à ceux qui terminent leur service militaire, ceux qui ont donc le plus d’heures de conduite, pour bizuter les bleus.
Je ne me souviens plus le nombre de bordures de trottoirs, de virages et de coups de freins encaissés jusqu’à la caserne, mais une chose est sûre, le conducteur et son chef de bord étaient littéralement morts de rire dans la cabine.
Cela dit, la fatigue du voyage, le ras le bol du train et le point de non-retour largement dépassé n’ont pas eu raison de notre grogne. Au début même, on trouvait ça plutôt drôle de voir comment des militaires (engagés ou non) ne respectaient pas trop la discipline allemande. On s’imaginait intégrer une bande de hors-la-loi, du moins en dehors de la loi allemande et de la sécurité routière. Armée d’occupation quand tu nous tiens…
Le trajet gare-caserne dura quelques minutes, pas assez pour voir quoi que ce soit, hormis des maisons et des rues comme en France.
A l’approche de la caserne, les camions ralentissent et franchissent le Poste de Sécurité.
A l’arrière du camion, bâche relevée, on se rend bien compte qu’on est au service militaire quand les grilles se refermeront. Merci d’ailleurs au planton pour son doigt d’honneur. Encore un qui devait finir son service militaire dans les jours qui suivirent notre entrée.
Encore quelques dizaines de mètres, le temps de faire le tour de la place d’armes. Une petite marche-arrière bien « pêchue » et on a enfin cessé de respirer ce gaz d’échappement qui restera dans nos narines pendant plusieurs jours.
On est enfin arrivé !!!
Débarquez !
L’accueil est à la mesure du Régiment dans lequel nous sommes incorporés. Un Régiment du Génie d’environ 2000 sapeurs, le numéro 10 pour le nommer, appartenant au 2ème Corps d’Armée. Ce dernier, d’ailleurs, englobait plus des 2/3 des forces françaises stationnées en Allemagne de l’Ouest dans les années 80/90.
Là, on se dit que les 12 mois qui vont suivre vont être un peu durs.
La place d’armes est éclairée, les camions alignés, ridelles baissées face à un bâtiment grouillant de militaires qui s’activent. Des ordres fusent nous incitant à débarquer rapidement de notre « tape-cul ». On s’exécute aussi vite qu’un jeune adulte peut sauter d’une hauteur d’un mètre avec son sac à la main. Et là encore, on se rend compte du nombre de jeunes recrues ! Une bonne centaine de « bitos » qui se demandent à quelle sauce l’ogre militaire allait les dévorer.
La réponse ne s’est pas fait attendre. « Laissez vos sacs sur place et colonne par 1, direction le bâtiment » aux portes béantes. Trois ou quatre files avancent, s’arrêtent, reprennent au rythme de 10 tondus. Le premier choc. Qu’est-ce qu’on a fait pour subir cette tonte en règle ? Avec la fatigue du voyage, on ne se rend même pas compte qu’on ressemble à un troupeau de moutons. Tu avances, tu t’assoies, quelques coups de tondeuse, tu ressors, tu rejoins les autres déplumés sans mot dire. C’est organisé, rapide, donc efficace.
Il est minuit passé et tu rêves d’un matelas, de calme et tu imagines que ce premier contact avec le monde militaire est un gigantesque bizutage qui va bientôt cesser… Mauvaise pioche, on t’ordonne, ou plutôt on te crie dessus, pour que tu attrapes ton sac. On t’indique le bâtiment voisin, une seule porte avec un blason peint où est écrit 11ème CIE. C’est la 11ème Compagnie d’Instruction que nous occuperons pendant nos deux mois de classe.
Génial ! Une chambre, des lits, au nombre de 8. Petit souci toutefois, pas de draps, pas de couvertures. Un triste matelas posé sur un lit en fer gris pâle, le tout apposé à une armoire en ferraille tellement petite qu’on ne peut pas y tenir debout. Au fond de la chambrée, une table en bois et 6 tabourets… Je ne comprends pas l’astuce puisque nous sommes 8. Le petit caporal sur le pas de la porte ne cesse d’aboyer. Il sera notre chef d’équipe pour les 2 mois à venir. On s’empresse de ranger notre sac dans l’armoire. Rassemblement dans le couloir, direction le SMCAT (pour Service du Matériel du Commissariat de l’Armée de Terre) Ah oui, j’ai oublié de vous prévenir. Le militaire adore nommer des choses simples avec des initiales (dans le cas présent cela désigne le magasin d’habillement).
Le temps de faire le tour du bâtiment, d’autres ont été plus rapides que notre groupe et attendent pour entrer et percevoir (c’est le terme réglementaire) leur paquetage.
On avance, on attend, on avance, on est au pied de l’escalier métallique extérieur. Le circuit va être assez long apparemment. On monte, on attend, toujours en file indienne.
Une fois à l’intérieur, ça se précise. D’autres appelés sont derrière le grand comptoir, en treillis et attendent eux aussi. Une fois à leur niveau, on rattrape au vol, dans l’ordre, un survêtement bleu, une paire de tennis, un rouleau de papier toilette, 2 draps blancs et 2 serviettes de toilettes aussi raides que notre caporal qui nous escorte, 2 couvertures vertes aussi rêches que son sourire, une housse de matelas, un traversin et sa housse.
Aussi vite entré, aussi vite sorti pour rejoindre notre chambre collective.
Et c’est à environ 1h30, ce mercredi 11 octobre 1987, qu’on a droit à notre premier cours made in Service Militaire : comment faire son lit… au carré.
Démonstration de notre caporal pédagogue (il utilisera mon lit et mon couchage mais retirera le tout pour que je refasse moi-même ma literie) Certains seront doués, d’autres pas, peut-être n’avaient-ils pas hâte de se coucher. Bref, au bout de plusieurs minutes, nous sommes enfin prêts à nous allonger et passer notre première nuit loin de tout. Extinction des feux. Plus un bruit, même pas un rêve.
Réveil !
Les classes au Service Militaire durent 2 mois en 1987. Le but est de former les jeunes recrues aux missions qui lui seront assignées lorsqu’elles rejoindront leurs compagnies pour le reste de la conscription. En Allemagne, la présence des forces armées est avant tout de faire barrage à l’ennemi désigné, l’URSS. Pour cela, il est nécessaire d’avoir des troupes obéissantes, opérationnelles et qui ne doivent pas penser à leur espérance de vie en cas de conflit avéré.
La période en compagnie d’instruction sera donc un lavage de cerveau systématique et en bonne et due forme. Le seul but du soldat sera de servir son pays, coûte que coûte, ou ne sera pas. Les méthodes seront efficaces et je mets au défi quiconque aurait fait son service national dans les FFA de se rappeler tous les détails de sa période d’instruction de base, des formations aux moments de détente en chambre.
Quelques brides subsistent toutefois. Le premier réveil en est une. On est plus chez papa-maman et on nous le rappelle d’un énorme « réveil ! ». 15 minutes pour la toilette et le rasage. Notre caporal préféré y veille. On se voit aussi pour la première fois dans le miroir avec la boule à zéro. Un choc pour certains, arrivés avec les cheveux longs.
Rassemblement pour le petit déjeuner en tenue de sport avec le fameux survêtement bleu qui, au passage, nous démarque bien du reste de la troupe.
Un chocolat chaud et un bout de pain plus tard, direction le fameux SMCAT pour prendre possession du paquetage du parfait petit militaire. Attention, on parle ici du paquetage TTA, pour Toutes Techniques d’Arme, autrement dit identique à tous les militaires de l’Armée de Terre.
Rangers, treillis, slips, chaussettes, t-shirts, sac à paquetage, brosse à chaussures, gamelles, gourde, poncho, sac à dos de campagne, trousse à couture, tour de cou, casquettes, béret, foulard d’arme, insigne de béret, boîte de cirage, peau de singe… Bref, de quoi vivre un maximum d’aventures sans se ruiner.
Retour en chambre où notre petit caporal, mais néanmoins teigneux, nous apprendra à ranger tout le bazar dans une armoire d’à peine un mètre cube. Et miracle, tout y tient quand on sait plier son linge.
Les premières semaines se résumeront à apprendre comment utiliser ces « effets militaires ». Je comprendrai bien plus tard pourquoi on lasse les rangers sans faire de boucle. On ne perd pas son temps à apprendre à faire les lacets dans l’armée. Il suffit de savoir faire un simple nœud au bout de chaque lacet et d’enfiler celui-ci dans les œillets de la rangers.
Les jours suivants se répéteront pendant plusieurs semaines avec un emploi du temps où la réflexion et la rêverie seront remplacés par un réveil sec, un petit-déjeuner fixe, de l’ordre serré (on marche au pas, on apprend à faire des demi-tours, à se mettre au garde-à-vous, à saluer) un déjeuner aussi ponctuel que le matin. Du sport… on court… un dîner, des cours en salle de classe pour apprécier la vie militaire à sa juste valeur. Et 22 heures : au lit, extinction des feux.
Vient ensuite le tir au FSA (pour Fusil Semi-Automatique), l’utilisation de l’ANP (Appareil Normal de Protection – le masque à gaz en fait) dans un local fermé où le sergent éclate une capsule de bromure, la première sortie sur le terrain où on appréciera le camping militaire et le port des BMJA modèle 65 (Brodequins de Marche à Jambières Attenantes fabriqués à partir des années 1965), surtout en novembre en Allemagne. On comprendra l’intérêt de bien cirer ces rangos !
La fin des classes devient plus intéressante enfin car, ne l’oublions pas, nous sommes dans un régiment du Génie. Et qui dit Génie implique que nous ne serons pas cantonnés à faire des marches et du combat dans les bosquets pendant les 10 mois restants. En tant que Sapeurs du Génie, nous ferons exploser notre premier pain de 250 grammes de plastique sous haute surveillance. Enfin, de l’aventure qui décoiffe (si nous avions des cheveux bien entendu… )
La frustration la plus importante de cette période sera, sans conteste, l’interdiction d’approcher le foyer. La seconde sera l’unique permission de 96 heures (beaucoup moins si on retire le temps passé dans les trains pour rejoindre le nid familial)
Libéré ! Enfin presque…
On est dans la chambre et on se pose LA question que tout le monde avant nous s’est posé : dans quelle compagnie va-t-on être affecté. Au bout de deux mois à vivre ensemble, on a appris à se connaître, on a remarqué les faiblesses et les atouts de certains. Le profil d’un autre tout désigné pour tel poste. Bref, on se fait des plans sur la comète mais surtout, on espère ne pas être affecté à la 1ère compagnie de combat !
Les rumeurs les plus folles circulaient dans les couloirs de notre bâtiment. A la « Une », ils sont à moitié tarés, ce sont de vrais tueurs, un mélange entre Rambo et un psychopathe en quelque sorte. Et les gradés, quand on les croise le long de la place d’armes, ne donnent pas envie d’être sous leurs ordres. Tronches de bagarreurs, cheveux rasés, plis marqués sur le treillis moulant, afin de bien montrer le diamètre des biceps. On se voyait plutôt à la compagnie de commandement, avec ceux qui sont dans les bureaux, aux cuisines, chez le vaguemestre, mais pas dans la Compagnie de Combat (Motorisée pour les puristes)
Le destin est forcément écrit si on en juge l’appel de nos noms. Pour faire simple, notre section, composée essentiellement de futurs petits gradés, sera affectée dans cette Compagnie de guerriers.
Quelques cadres engagés nous attendent d’ailleurs sur le palier du bâtiment. C’est comme ça et un point c’est tout…
Le changement de statut s’opère en quelques minutes. Nous étions les bleus qui faisaient leurs classes et l’instant d’après, nous étions en compagnie des engagés les plus craints du régiment. C’est assez troublant de voir le regard des autres changer. L’appréhension est remplacée par un petit sentiment de fierté où on pense très fort, en regardant nos camarades affectés dans les autres unités, « et ouais, nous, on fait partie de la 1ère Compagnie, mon gars ! »
Les moins chanceux, ou pas, embarqueront dans des camions pour rejoindre l’école des ponts située au bord du Rhin. Une espèce d’annexe du Régiment, coupé de tout mais néanmoins autonome, pour apprendre les techniques de franchissement avec des engins incroyables.
Pour moi et quelques copains, c’est direction le bâtiment des « guerriers » qui, avec le recul, m’auront donné goût aux métiers de Sapeur Mineur. Et puis, on s’est jeté un regard avec mes potes de chambrée : ce soir, nous pourrons enfin avoir accès au foyer comme tous les autres !
La 1ère Compagnie de Combat Motorisée est cantonnée dans un grand bâtiment de 3 étages avec un sous-sol demi enterré où est stocké tout le matériel des sections de combat ainsi que les douches. Le premier étage est réservé à la section de commandement, quelques magasins à côté des chambres, la salle TV, le bureau du Capitaine, le bureau de la « Semaine » une espèce de conciergerie militaire. Le second étage reçoit les 3 sections de combat (6 chambres de 8 sapeurs) et les bureaux des chefs de section. Le dernier étage n’est pas occupé et sert essentiellement à accueillir des troupes de passages qui viennent se former en Allemagne (nous aurons ainsi la chance d’héberger dans nos murs le Commando Hubert venu faire son stage outre-Rhin) Le bâtiment garde quelques traces de passage des troupes allemandes, notamment dans les combles. Quelques gravures nous rappellent pourquoi les alliés ont débarqué.
Les missions de la « 1 » sont la mobilité (faciliter le déplacement des troupes du 2ème Corps d’Armée) et la contre-mobilité (ralentir la progression de l’ennemi)
Les moyens d’un groupe de combat sont stricts mais efficaces. Un Moyen Polyvalent du Génie ou, pour faire simple, un gigantesque bulldozer articulé sur roues, des kilos de mines et d’explosifs, du matériel Génie en tout genre (masse, hache, scie, cordes, piquets US, etc.), un zodiac et un camion Berliez version benne avec sa remorque pour transporter le tout, d’où le mot « motorisé ». D’autres moyens de franchissements et de travaux sont, quant à eux, fournis par la 22ème Compagnie d’Appui (avec du personnel presque aussi bourrin que nous)
Détail qui a son importance et qui démontre aussi le rôle de mon unité, notre bâtiment est le plus prêt de la grille, parée à sortir la première au cas où !
Bienvenus chez les fous !
La distance entre le bâtiment d’instruction et notre future compagnie est d’une centaine de mètre. Assez pour être observés par les autres appelés qui ne font aucune remarque.
Arrivés sur la place du rapport de notre nouvelle compagnie, nous serons répartis dans les différentes sections qui composent la compagnie. Moi, c’est tout indiqué, bachelier, on me prévoit déjà un poste de chef d’équipe, puis à terme, si ça se passe bien, peut-être un grade de sergent. Je me retrouve donc dans la 1ère section commandée par un petit lieutenant qui a l’air de maîtriser son affaire. D’ailleurs ça nous changera de notre chef de section à l’instruction, plus fantassin que sapeur. Mais néanmoins très pédagogue car devant nous enseigner les bases.
L’accueil est plutôt sympathique, nous qui croyons avoir affaire à des sauvages. Quoique…
Dans notre section, nous ne sommes que 14 appelés auquel nous nous greffons aux deux premières classes engagées déjà en poste. Rassurant d’avoir deux espèces de grands frères pour nous faire découvrir le foyer sans se faire embêter par les autres appelés des compagnies voisines.
On emménage donc dans notre chambre pour les 10 mois restant. On est convoqué chacun notre tour chez le lieutenant en compagnie de notre chef de groupe.
Et on reçoit – enfin – notre passant de compagnie de couleur bleu. Notre sésame, notre fierté d’appartenir à la compagnie la plus opérationnelle du régiment.
Cela dit, on n’échappe pas au rassemblement pour le dîner, au pas en longeant la place d’armes devant nos anciens compagnons de chambre. Attention, la « 1 » arrive à l’ordinaire, écartez-vous.
Ce premier jour se termine comme on l’a espéré depuis plusieurs semaines. Le foyer pour boire – enfin – une bière tant méritée.
A ceci près qu’ici, on a un passant bleu sur l’épaulette droite et nous sommes accompagnés par notre première classe engagé. Un gaillard originaire du Nord au fort accent ch’ti. Une masse qui distribue des taloches quand on l’embête ! Enorme différence quand on entre dans le foyer… Nous qui pensions se faire charrier par les quillards. Tout le monde détourne le regard quand on entre.
Réquisition d’une table, de 8 chaises et, en guise de bienvenue, un pack de 48 bières offert par notre acolyte ADL (terme pour désigner les engagés : Après la Durée Légale) Bref, 6 bières par sapeurs, ça commence bien…
On fera la fermeture du foyer d’ailleurs, et on fera le chemin foyer-chambre en titubant légèrement. Ça fait plusieurs semaines qu’on n’a pas touché une goutte de bière ! Après tout, on profite car le lendemain, on rentrera dans le vif du sujet.
On respectera l’extinction des feux à 22 heures pour cette première fois, n’abusons pas le premier soir.
1er jour du reste ton service militaire
Ça y est, on y est, dans la compagnie qui a fait et qui fait la réputation du 10ème Génie. Je me retrouve dans un groupe de combat avec quelques potes ayant fait leurs classes avec moi. Le groupe est composé de quelques ch’tis, deux parisiens, un Comorien et, obligatoirement, le gars des îles.
Pour le moment, nous sommes tous sapeurs mineurs sans spécialité particulière. Nos postes et nos missions nous serons attribués après quelques semaines de formation spécifiques. L’ambiance est plutôt bonne enfant. Mon chef de groupe est réunionnais et il est Caporal-Chef depuis pas mal de temps apparemment. Il maîtrise son sujet, tout comme notre chef de section, un lieutenant célibataire qui s’est donné corps et âme à son métier.
Le programme, au début, se résume à du chant, l’école des nœuds – un sapeur doit savoir nouer ses relations mais aussi un bout d’arrimage. Le fonctionnement des mines, l’utilité et les grands principes des détonateurs complètent notre initiation. On s’acclimatera un peu avec le lot Génie, tout un attirail accompagnant le groupe de combat.
Notre entraînement se déroule pour l’instant au sein de la caserne. Il faut dire que nous avons de la surface. En plus des bâtiments hébergeant les 2000 soldats, l’infirmerie, l’ordinaire, les services techniques et leurs hangars gigantesques, notre cantonnement possède son terrain de foot, son parcours du combattant, son local NBC (où la capsule de bromure nous faisait pleurer), son armurerie, son pas de tir, sa piste hélico, son gymnase (transformé en salle des fêtes à la Sainte Barbe). Bref, une ancienne caserne de la Wehrmacht occupée par l’Armée de Terre.
On a donc la place pour mettre en œuvre tous nos outils. Du Pionjar – un marteau piqueur de 28 kg avec moteur 2 temps – à la tronçonneuse en passant par les détecteurs à haut pouvoir magnétique (le DHPM ou plus vulgairement, détecteurs de mines)
Le planté de piquets d’ancrage fût une expérience qui nous marqua d’ailleurs. Dans chaque section, le chef de section a un adjoint de section pour le seconder. Ce jour-là, alors que nous nous essayons au maniement de la masse sur ces pauvres piquets, avec quelques « ripages », notre bel aspirant a voulu nous démontrer sa maîtrise. C’est assez étranger d’ailleurs la volonté de ces aspirants de vouloir se montrer supérieur. Son conseil, qu’on venait d’apprendre, était surtout de bien écarter les jambes pour ne pas recevoir la masse sur un pied, au cas où celle-ci glisse sur le piquet. En cercle autour du malheureux, nous étions attentifs à ces recommandations et nous voulions voir et apprécier son raté. La masse, comme convenu, effleura le piquet et atterri sur la rangers de l’officier. Eclat de rire de la troupe, gène de l’instructeur qui a forcément souffert, vu sa tête et ses yeux brillants. Résultat : jet de la masse et départ en boitant pour l’infirmerie. Nous venions de comprendre qu’une rangers ne faisait pas le poids face à une masse en chute libre.
Pour nous récompenser de notre sens de l’humour, nous avons eu droit à une petite marche de 8 km, en treillis-rangers, le lendemain à 7h30, avec dans le sac à dos 2 mines anti-char inerte (La MIACID modèle 51 de 6 ou 7 kg si mes souvenirs sont bons)
En plus d’être remis en place, on a compris l’autre mission du sapeur : tu portes et tu marches si tu n’as pas de véhicules !
Après cet épisode, notre formation reprendra avec quelques cours en intérieur, où nous apprendrons à reconnaître tous les blindés soviétiques et à repérer tous leurs avions seulement par leur silhouette !
Encore quelques cours sur les explosifs, le maniement du tirefort, encore des nœuds, un peu de tir au Famas et nous voilà prêts à affronter le soldat russe s’il ose s’approcher de la frontière française !
Mais avant de partir à la guerre, il faut continuer à garder notre dépôt de munitions près de Schifferstadt. Nous sommes le 22 ou le 23 décembre et c’est notre tour de veiller aux munitions du Régiment pendant une semaine… Arrivé en octobre 1987, je passerai donc Noël avec casque lourd, gilets pare-balles, radio (le fameux TR-PP11) chargeurs et Famas, masque à gaz et parka M64 sur le dos à faire le tour du dépôt par -10°C.
Mais l’Armée pense à ses enfants : notre chef de corps en personne passera nous amener quelques boîtes de chocolat vers 22 heures ! Les gradés l’accompagnant en profiteront pour nous interroger et vérifier que nous connaissons parfaitement notre mission de garde.
Nous y retournerons, chaque compagnie se relayait à tour de rôle pour garder ce dépôt incrusté dans un bois, loin de la civilisation. Et à chaque tour de garde, nous croiserons, de l’autre côté du grillage, la grosse Jeep de l’US Army et les deux GI’s au chaud qui faisaient leur tour de garde. Vive l’Otan…
Embarquez ! – bis repetita
Notre quotidien était bien rôdé. Cela fait plusieurs semaines que nous sommes affectés à la 1ère compagnie. Nous avons de l’assurance. Quand nous partons, au pas et en chantant, à l’ordinaire, tout le monde nous regarde. Nous sommes les rois au foyer et nous avons notre grande table réservée. Et puis maintenant, nous avons le droit aux quartiers libres, aux permissions de 96 heures. On galère dans les gares pour choper nos correspondances mais on apprécie les départs et les retours à la caserne.
Généralement, on rentre de « perm » le lundi matin de très bonne heure. Un peu d’entretien du matériel. Le mardi on charge notre fameux lot Génie dans sa remorque, on prépare son paquetage de campagne et en fin de journée, direction le terrain militaire de Dudenhofen jusqu’au jeudi soir.
Ce sera notre programme hebdomadaire. On « bouffe » du terrain, des trous de combat, des tirs d’explosifs, de la manœuvre purement Génie avec un peu de combat d’infanterie !
On fait parfois un crochet pour aller saluer nos camarades de l’école des ponts, au bord du Rhin. La 22ème Compagnie d’Appui nous rejoint et nous propose gentiment de vider leurs camions pour qu’on puisse s’entraîner à monter une « portière » MLF (Moyen Léger de Franchissement)
Un pont archaïque, mais fiable, qui pèse des tonnes, monté sur des barques, qui pèse aussi leur poids. On en montera de nombreuses – je ne les compte plus – et on deviendra expert en la matière. J’en guiderait plus d’une, on fera traverser plus d’un véhicule. On aura la visite du chef de corps, de quelques généraux pour leur prouver notre efficacité.
De temps en temps, j’assure la sécurité à bord de notre bateau pneumatique équipé de son puissant propulseur. On s’éclate avec peu sur l’eau et c’est à celui qui fera le plus de vague sur la berge pour perturber le montage du pont flottant.
Eté comme hiver, on sera sur l’eau. Tantôt trempés, tantôt avec de méchants coups de soleil malgré nos casques lourds. Car oui, toutes ces manœuvres fluviales se font en tenue de combat. On se prépare toujours à l’offensive des soviets !
Le retour de ces sorties hebdomadaires se fait généralement le jeudi dans l’après-midi ou, rarement, le vendredi matin. Ici aussi le rituel est implacable. Franchissement du poste de sécurité. Les conducteurs font marche-arrière pour caler au mieux l’arrière de chaque remorque face aux portes de cave demi enterrée. On débarque tout le matériel. On l’aligne, on met de côté les outils sales. On se relaie pour ranger au plus vite ceux qui n’ont pas été utilisés. On s’attelle à nettoyer ceux qui ont servis à la manœuvre. A ce moment précis, nous n’avons qu’une idée en tête : nettoyer correctement le matos et le ranger au cordeau pour filer à la douche. Il faut dire qu’au bout de 2 ou 3 jours à dormir à la belle étoile, un groupe de 8 bonhommes ne sent pas l’eau de Cologne !
Le matériel rangé, l’armement nettoyé puis stocké à l’armurerie et les véhicules stationnés, c’est la ruée vers les douches au sous-sol. Tant pis pour ceux qui se trouvent sur notre passage et qui ne sont pas allés sur le terrain. On les dégage de notre route à grand coup de coude sur l’épaule (une mode instaurée par nos chefs de groupe dans les couloirs) Les sorties hebdomadaires ont cependant un avantage non négligeable, on prend une douche en fin d’après-midi, donc l’eau est bien chaude. Contrairement aux autres jours où on rentre tard dans la nuit.
Propres, les vêtements sales prêts à être emmener chez maman ou changer au magasin d’habillement, on est « opérationnel » pour aller manger au pas et retrouver notre QG nocturne – le foyer. Quelques-uns se changeront pour sortir en ville. Ici aussi, nous avons notre point de ralliement. Un billard-club où la bière coule à flot. Rendez-vous des militaires français, nous y ferons la fermeture à chaque fois sans déchirer un tapis de billard !
Galonné
Les mois s’écoulent. Tous les 2 mois de nouvelles recrues arrivent dans nos murs. Nous sommes les anciens qui accueillent les nouveaux. Le turn-over est régulier. Notre section est maintenant la plus ancienne de la compagnie. On maîtrise les missions du sapeur-mineur. On fait quelques camps militaires en France où nous sommes autorisés à faire exploser de plus grosses charges d’explosifs. On fera aussi exploser des charges coupantes, des mines antichars sur de vieilles carcasses de chars et autres Bangalore (les mêmes qui ont dégagé les barbelés des plages du débarquement)
On adore ça. Du tir Famas au tir de roquettes anti-char en passant par la mitrailleuse calibre 50 (12,7 mm de bonheur) A l’époque, nous serons également la seule compagnie des Forces Françaises en Allemagne à utiliser le simulateur d’explosion nucléaire. Un grand éclair et quelques kilos d’explosifs pour ressentir le souffle, avec finalement un joli champignon atomique de plusieurs dizaines de mètres de haut. Je ne me souviens plus du prix mais je sais qu’il était conséquent et que son utilisation était rare.
Je suis maintenant chef d’équipe avec le grade de caporal. Mon binôme est donc mon chef de groupe. On conduit nos 8 sapeurs dans nos missions. On est « opérationnel », notre durée de vie en cas de conflit est de 2 min 30. Ça soude une équipe.
Tellement soudé d’ailleurs, que notre chef de corps nous désigne pour faire notre stage commando à Pont Saint Vincent, en France. 3 semaines d’entraînement où nous apprendrons les techniques commandos de base et à plumer un poulet pour notre repas. Un raid de 100 km clôturera notre périple en métropole. On souffre mais c’est pour la bonne cause. Et se jeter de la plus haute tyrolienne d’Europe, ça en valait la peine. Tellement grisant, qu’un fois en bas, certain avait même la volonté de gravir les 42 mètres pour refaire un saut !
On reviendra au Régiment à la suite de ce périple, fiers d’afficher notre brevet commando sur la poitrine lors des défilés, voire pour certains au foyer.
On est fin prêt pour tester les nouvelles missions du Génie, comme le DIHG pour Détachement d’Intervention Héliporté du Génie. Une idée surgit d’un Général dans son bureau sans doute.
Le principe est simple, un hélicoptère embarque 2 équipes de sapeurs avec armement et mines. Dépose la première équipe à un carrefour pour qu’il soit piégé, pose la seconde à un autre endroit pour la même mission et revient récupérer la première équipe puis la seconde. Le tout, aussi vite que pour le dire. On a l’impression de revivre certains conflits héliportés dans ces conditions. L’hélicoptère fait du stationnaire à 1 mètre du sol et toi, tu sautes avec ton armement, tes mines antichars de plusieurs kilos dans le champ. A cela, il faut ajouter l’odeur du kérosène brûlé envoyé par le rotor. On se souviendra de la tête des Allemands aussi – qui n’ont pas été prévenus apparemment – et qui arrêteront leurs voitures en pleine rue, s’imaginant le pire. Ça y est c’est la guerre !!! Il faut dire que 5 sapeurs lourdement armés avec lance-roquettes, tirant le fil invisible des mines en travers de leur route, impressionnent un peu.
Nous aurons le droit, en remontant dans l’hélico, au rejet gastrique de notre adjoint au chef de section sur le plancher de l’engin. Il faut dire que les pilotes de l’ALAT ont joué le jeu avec un vol tactique au ras des cimes. Si on avait voulu, on aurait pu toucher les arbres depuis la porte ouverte !
De retour à la caserne, une fois de plus, on a eu l’admiration des autres appelés n’ayant pas eu la chance d’être parmi nous. Un petit discours du général pour l’occasion et pour nous confirmer que l’opération était un succès.
De nos jours, on parlera de détachement héliporté d’intervention du génie et le 17ème Régiment du Génie Parachutiste en fera plusieurs par an.
12 mois
Mon contingent se réjouit, encore quelques semaines à servir la France hors de sa frontière. Dans ma section quelques-uns s’interrogent. On nous a proposé de « rempiler » pour 12 mois supplémentaires… L’ambiance est excellente, la cohésion parfaite. Nous avons appris à vivre ensemble, pour le meilleur comme pour le pire. Nous avons accumulé des souvenirs que nous n’aurions pas eu si nous étions restés chez nous ou si nous avions fait notre service militaire en France.
Les heures passées à nettoyer la cave où était entreposé notre matériel, le parcours du combattant en groupe, les soirées « rhum » (importé des îles dans des gourdes en plastique) avec nos camarades des îles, les sorties improbables à la fête de la bière. Mon rôle de caporal de semaine où j’ordonnai d’éteindre les feux à 22h00 contre une bière. Les échanges de cigarettes de la ration de combat contre une boîte de pâté ou la fiole de rhum. Les batailles rangées de polochon (avec une rangers dans la housse de traversin) et les lits en portefeuilles. Autant de souvenirs en si peu de temps vous changent un jeune adulte en homme.
Je me souviens aussi des repas de Sainte Barbe, la patronne du Génie, où appelés et encadrement laissaient tombés la hiérarchie le temps d’une journée et où on devait se passer un jaune d’œuf de bouche en bouche sans le crever. Un repas du soir où on avait droit à du vin.
J’appellerai donc mes parents pour leur annoncer que je serai VSL. C’est à dire Volontaire Service Long. 12 mois de plus ne me paraît pas insurmontable d’autant plus que les 12 premiers sont passés rapidement tout compte fait.
Mes potes de chambrée, quant à eux, embarqueront dans les camions pour être déposés à la gare. On se fera signe et ceux qui ont choisi la même voie que moi seront contents pour eux.
Quelques jours plus tard, je serais caporal-chef et j’accueillerai les nouveaux venus dans la section.
A mon tour de transmettre ce que j’ai appris. Me revoilà reparti pour 12 mois de manœuvres, d’instruction, de tirs en tout genre.
On ne change pas une équipe qui gagne, je serai encore sous les ordres de mon chef de section mais je changerai de chef de groupe. Un sergent, version Rambo, qui passe son temps libre à jouer au rugby.
Cette période supplémentaire me permettra de participer à la plus grosse manœuvre ayant eu lieu en Allemagne, impliquant le Corps d’Armée, quelques Division blindées françaises et les troupes de l’OTAN.
Elle se déroulera en partie en forêt noire et dans la région du Ulm. Un dispositif impressionnant par le nombre de véhicules et de militaires engagés. Nous ferons d’ailleurs traverser une division blindée à guet toute une nuit. S’étalant sur 1 semaine, cette opération a failli être raccourci d’un ou deux jours quand le thermomètre est descendu jusqu’à moins 27 degrés.
Cette nuit-là restera gravée dans nos mémoires. Nos camarades antillais avaient les doigts de pieds gelés et étaient rapatriés sanitaires alors que de notre côté, on secouait notre bouteille de gaz pour qu’elle ne gèle pas. On coupait le carton des briques de lait et on jetait le bloc de glace lacté dans la marmite collective !
Le soir suivant, l’adjoint de la section a eu une révélation et s’est empressé de verser nos rations collectives et nos quarts de vins dans une grande marmite afin de nous réchauffer. Il faisait tellement froid que son pseudo-ragoût relevé au poivre nous parut divin. Le lendemain matin, après avoir passé la nuit sous notre tente biplace en toile beige, raide comme la justice, nous avons bien ri en comptant le nombre de boutons qu’on avait sur le visage.
Nous avons eu d’autres partie de plaisir notamment quand nous avons entendu à la radio un autre adjoint d’une autre section donner sa position : « je me trouve actuellement sous l’avion qui passe dans le ciel. Terminer. » Si guerre il y avait, ce n’est pas sûr qu’on l’aurait gagné…
Pourtant, on s’y attelait. Champ de mines avec enfouisseur de mines. Destruction de carrefour avec foreuse et explosif Hexolite…
24 mois
PESO—
Je suis sergent et je suis maintenant chef de groupe. C’est mon second stage commando à Vieux Brisac. La routine. Je suis expert en Génie Combat. Je sais poser et relever un champ de mines. Je maîtrise la destruction d’ouvrage, je sais calculer le nombre de charges pour faire un abattis. Je suis même moniteur de mise en œuvre des explosifs. C’est moi qui emmène les appelés sur le pas de tirs pour qu’ils fassent exploser leurs 250 grammes de TNT.
Mon capitaine dira de moi que je suis un bon élément. D’ailleurs c’est lui qui me fera la proposition d’être sergent au lieu de passer mon permis super-poids-lourd. Je valais mieux que ça d’après lui.
Et puis ça tombe bien. Tous les ans, les forces stationnées en Allemagne organisent un stage d’une semaine où se retrouvent des sapeurs français, allemands, américains, anglais et canadiens.
On m’a donc inscrit, avec d’autres chefs de groupe de ma compagnie, à cette semaine pédagogique où nous échangerons nos savoir-faire. La cohésion au sein d’une compagnie ou d’un régiment est essentielle, celle au sein de l’OTAN est primordiale si nous devons repousser le bolchévik !
Nous voilà donc partis pour Wildflecken, l’un des plus grands camps militaires de l’US Army en Allemagne où nous serons hébergés (sous tentes) par le 54ème bataillon de Génie Combat. Quelques sapeurs de France nous rejoindront pour compléter notre petit groupe francophone.
Le programme est simple pour toute la semaine. Et les ricains ne font pas les choses à moitié.
Réveil vers 7h00. Petit-déj à la mode GI’s (céréales, jus de raisin, maïs, etc.) Exercices de déminage, présentation des mines russes, tirs d’explosifs à la mode GI’s (le camion déverse des caisses d’explosifs dans un trou, on branche le détonateur et on se retire en bus à plusieurs kilomètres – le bus vacillera sous le souffle) Tirs au Famas, au M16, au M60, à la Kalashnikov…
16h00 : fin des hostilités. Direction la douche de campagne et c’est parti pour tester l’hospitalité de l’US Army !
Un barnum de 50 mètres de long avec un ring accueillant groupes de country, jeunes femmes en tenues légères, machines à sous à l’entrée et un bar géant sur toute la longueur avec des camions-citernes remplis de bière qui feront la noria. Saucisses allemandes, frites, burgers. Le tout gratuit et à volonté.
Le premier soir, on se demande où on est ! Les soirs suivants, on fera connaissance avec nos cousins canadiens qui ont eu le droit d’installer leur popote à quelques kilomètres de là. On ira donc obligatoirement boire un bon whisky canadien. A moins que ce ne soit une caisse de whisky… On se réveillera le lendemain dans notre tente, sans se souvenir du retour.
Une semaine au club Med du Génie international !
Retour dans nos quartiers avec de bons bagages en matière d’explosifs, de mines et de moyens du Génie militaire.
Il ne me reste plus que quelques semaines avant de mettre fin à mon service militaire « allongé ».
Mon capitaine, toujours lui, me proposera de m’engager. Mais sa vision aura une incidence sur ma carrière. J’accepte sa proposition. M’engager et donc garder mon grade sergent puisque j’ai le baccalauréat. Je n’ai pas besoin de passer par l’École Nationale des Sous-Officier d’Active. Sa vision est donc plus large, il voit la tournure que va prendre l’armée dans les prochaines années et pressent la chute de l’URSS. Il me conseille de ne pas continuer dans le Génie combat. La filière informatique est beaucoup plus porteuse – nous sommes fin 1989. Le mur tombe.
Après avoir reçu mon galon de sergent d’active, je ferai ma formation de spécialiste à Rennes, à l’École Supérieure d’Électronique de l’Armée de Terre. Retour en France pour 3 mois.
France, me voilà
La vie de jeune sous-officier se résume à commander ses hommes et à passer des examens. Chaque jeune sergent doit donc effectuer une formation de spécialisation, selon son arme et ses futures missions. En ce qui me concerne, l’informatique sera mon domaine et le restera.
Au moment où je monte dans le train pour mon périple en Bretagne, je n’en sais rien. L’informatique est inconnue du grand public, nous sommes en 1990 ! Internet n’existe même pas et est encore un réseau militaire américain et universitaire. Le boom numérique arrive quelques années plus tard.
Je me retrouve donc devant une grille d’école. Mais cette fois-ci, elle est gardée par des militaires. Modalité d’accueil, récupération de ma clé de chambre, installation avec un autre jeune sergent, issu comme moi, du rang. Son béret est bleu, et pour cause il vient de l’Aviation Légère de l’Armée de Terre. Dans ma classe, si je puis dire, je me retrouve avec un melting-pot de sergents. Certains sont chasseurs-alpins, un autre vient des Pompiers de Paris, d’autres sont artillerie, paras, fantassins.
On est directement plongé dans le bain numérique ! Nos instructeurs (on ne dit pas professeurs à l’armée) sont des sous-officiers supérieurs ou des officiers des Transmissions.
A cette époque, l’informatique militaire se résume à de gros serveurs de fichiers abritant des bases de données gigantesques (pour gérer le personnel, la réserve, le matériel, le budget, etc.)
N’ayant jamais touché un clavier, le choc culturel est rude. Apprendre le langage de requête SQL devient un défi et nous passerons du temps, le soir, dans notre salle de TP, à essayer de comprendre ce qu’on a appris la journée !
L’ambiance est studieuse mais nous décompressons quand le soir, en ville. L’école est à quelques kilomètres du centre de Rennes, cité étudiante réputée. Mieux encore, l’arrêt de bus pour nous y conduire est à quelques mètres de l’école.
On restera 3 mois environ à apprendre à faire des additions en binaire. D’autres sections comme la nôtre a le même parcours. A la différence que les « jeunes » qui les composent viennent directement de l’Ecole Nationale des Sous-Officiers d’Active de Saint Maixent.
Je ferai connaissance avec celle qui me donnera une fille.
Tout se déroule bien, dans le meilleur des mondes, même si la formation est ardue. Il me manquera d’ailleurs quelques points pour obtenir le diplôme d’informaticien. Points que je peux rattraper plus tard, de retour en Allemagne.
Le dernier jour en Bretagne arrive donc. Ma compagne est mutée à Paris, moi je retourne en Allemagne. A partir de ce moment, je prendrai toutes mes permissions et je les passerai à Paris.
Ces allers-retours dureront jusqu’au mois de juin 90 lorsque je serai convoqué par le chef de corps pour m’annoncer ma mutation… en région parisienne.
Eh oui, on n’a pas trop besoin d’informaticien dans les Forces Françaises en Allemagne – sous-entendu, pas d’intellos. On préfère des guerriers prêts à se sacrifier. Tout compte fait, merci mon capitaine de m’avoir orienté vers cette branche !
Le 31 mai, j’embarque avec mon paquetage dans le train qui me conduira à Versailles. A moi, la vie de château !
Chapitre 2
France
Arrivée
3 ans de Génie combat et 3 mois d’informatique dans mes bagages. Autant dire que les premiers l’emportent sur les seconds. Et cela se vérifiera dans les années qui suivirent.
J’arrive en taxi à la caserne des Matelots, à deux pas du parc du château de Versailles. Il doit être 21h30 environ. En bon militaire, je me présente donc au poste de sécurité du 5ème Régiment du Génie. L’entrée est imposante, le sol en béton armé (je me doute qu’il doit supporter des chenilles de blindés), la vue en perspective est idéale : la place d’armes avec un bâtiment de 2 étages pour terminer.
Le jeune sergent qui m’accueille me décontracte tout de suite. Il m’aide à porter mes sacs pour me conduire à ma chambre, qu’on a préparé spécialement pour moi. Je suis donc bien attendu. On longe donc la place d’armes et ma première question, en voyant le bâtiment d’aspect neuf et somme toute imposante, est assez basique. Est-ce l’état-major du régiment ? La réponse fuse. Non, c’est le cercle sous-officier, je t’y amènerai dès que tu te seras installé dans ta chambre.
Et quelle chambre ! On traverse presque la moitié de la caserne et je retrouve entouré de trains, de locomotives diesel et autres voitures de voyageurs couleur vert armée !
Ne mettant pas trop renseigner sur le 5ème Génie, j’apprends que sa spécialité est la voie ferrée et les travaux lourds… Apparemment, s’en est fini pour moi les mines, les manœuvres hebdomadaires, les marches de nuit… Bienvenue en France…
Eh oui, j’ai donc passé ma première dans un train-couchette après mettre taper plus de 6 heures de train.
Je dépose donc mon barda dans mon petit compartiment et je suis mon hôte qui m’indiquera le cercle afin que je puisse boire quelque chose, n’importe quoi en fait car le voyage fût long.
Second étonnement. Le chef de poste, armé et en tenue, monte avec moi et entre dans le bar avec moi. Je suis décidément dans une autre dimension. On m’a toujours appris que le mess est interdit aux chefs de poste. Sa place est au poste de sécurité, point barre.
Bref, j’entre et je me retrouve avec une bande de sergents et de caporaux-chefs ayant bien démarré la soirée. Je suis aussitôt accueilli et je boirai quelques bières en faisant connaissance. Ou plutôt en subissant un interrogatoire : d’où viens-tu ? Que vas-tu faire ? Quelle est ta spécialité ?
Après ce jeu de question-réponse, on me présentera brièvement dans quelle galère je me suis embarqué…
Je me retrouve en fait dans une unité qui végète. 500 militaires peut-être, dont la grande majorité des appelés rentrent chez eux tous les soirs. Pas de missions, pratiquement pas de terrain, en matière de Génie, le régiment n’en porte que le nom. Sa réelle mission est ferroviaire et la seule compagnie spécialisée dans ce type de travaux est toujours en déplacement, dans les camps militaires.
Mais pas d’inquiétude, d’après mes premiers contacts de bar, on le vit très bien et le mess est leur point de rendez-vous après le travail.
23h00, le mess est toujours ouvert malgré la venue de l’officier de permanence ordonnant sa fermeture. Cela dit il boira une ou deux bières avec nous…
Il est temps d’aller au lit cette fois. On retraversera la moitié de la caserne pour rejoindre nos wagons-lits. Je ne suis pas le seuls à y dormir.
1er jour du reste de ta carrière
8h00 tapante. Je suis dans le bureau de mon nouveau chef de corps, en tenue de sortie. Le colonel est petit, apparemment nerveux. Il me fera penser à Louis de Funès !
Ces premiers mots sonnent comme un coup de massue : Sergent, ici, on n’est pas en Allemagne pour faire la guerre. C’est terminé le combat. Ici, on est dans la voie ferrée !
De quoi vous dégoûter un peu d’une carrière qui n’a pas commencé sur les chapeaux de roues. J’acquiesce et accepte mon sort. D’ailleurs ma spécialité est l’informatique. Je ne bougerai pas de traverses au moins. Après l’entretien, on me présente mon parrain qui m’accompagnera les premiers mois, le temps de m’acclimater. La première journée est simple : visite et rencontrer de tous les services. A l’évocation de mon ancien régiment, quelques anciens sous-officiers se remémoreront d’anciens souvenirs. Ah c’était bien l’Allemagne. Je confirme !
Le midi, direction le cercle avant le déjeuner. Au bar, je serai encore présenté à d’autres cadres des services techniques notamment. L’apéro a l’air d’être une institution au 5. Je me plis à la coutume pour ne pas trop paraître distant.
On m’interroge beaucoup encore une fois. A croire que je viens d’une autre planète où les militaires sont très occupés, entre terrain et exercices en tout genre.
Nous passerons à table et nous continuerons notre petite visite avant d’être enfin présenté à mon chef de service. Un adjudant informaticien comme moi, qui a hâte d’être muté et me refiler le service informatique.
Ma nouvelle affection démarre donc cet été de 1990. Un peu de footing le matin, dans les parcs du château de Versailles. Douche, bureau, où l’informatique se résume à 2 micro-ordinateurs et une imprimante, apéro, repas, re-bureau, apéro pour finir la journée.
Je dors toujours dans mon wagon-lit. Les premières semaines, je ne quitte pas la caserne, sauf le week-end. L’atmosphère est plutôt cool. En réalité, c’est le jour et la nuit avec mon séjour dans les FFA.
J’obtiendrai ensuite une chambre à l’hôtel sous-officier situé au camp de Satory, à quelques kilomètres du régiment. Enfin un vrai lit et un toit sur la tête.
Je ferai la navette matins et soirs avec le sergent infirmier du régiment. Un breton. Ça doit être un signe.
Mes journées s’enchaîneront jusqu’à qu’un projet d’informatiser tous les régiments de France voit le jour. Seul chef de mon service, je préparai mes locaux pour accueillir le prochain matériel informatique avec l’aide des 2 appelés sous mes ordres.
Mais hasard ou destin, cette informatisation nécessite une nouvelle formation spécifique. Pour mettre en route le Système Automatisé des Formations comme on l’appelle (en gros, un réseau informatique dans les régiments) il faut refaire un passage à Rennes ! Dans la même école où j’ai débuté l’informatique. Mais cette fois, j’ai un avantage, je sais où je vais.
Janvier 1991, je prends donc le TVG, direction Rennes. C’est plus classe et ça va plus vite.
Rue de la soif
A suivre…
